Comment concurrencer l’informel ?

Habituellement, on se plaint de la concurrence dite déloyale faite au secteur formel par le secteur informel. Aucune conscience ne peut accepter que les entreprises citoyennes soient ainsi pillées par des entreprises interlopes. C’est pourquoi il est devenu systématique d’exiger des sanctions contre les entreprises qui opèrent dans un secteur ou dans une branche sans en avoir les moindres licence, agrément, permis ou autorisation. Or, par ironie de l’histoire, en guise de sanction, on ne peut retire r de licence à un opérateur économique qui n’en a justement pas. Pour pallier cette aporie, une sanction pécuniaire est souvent appliquée aux fraudeurs.

Cependant, infliger une quelconque sanction à un opérateur économique du secteur informel revient à lui reconnaître une certaine légitimité, à défaut de la légalité. Ce qui est parfaitement injuste. Pour appuyer cette opinion, certains économistes du droit pensent que la seule sanction contre un opérateur économique interlope, c’est la fermeture manu militari de sa boutique. Mais une boutique informelle fermée de force est immédiatement remplacé par mille nouvelles, plus discrètes, plus puissantes, plus nuisibles. Finalement, et si la sanction ne suffisait pas ? Ne faut-il pas combattre l’informel également sur le terrain commercial ? En effet, pourquoi le secteur formel ne se mettrait-il simplement pas à concurrencer le secteur informel, pour passer de victime à bourreau ?

Concurrencer l’informel, c’est possible. Mais concurrencer en quoi : dans l’incivisme ou dans le placement du produit ?

En plaidant pour une concurrence commerciale, les conditions de l’avènement d’une concurrence dans l’incivisme doivent également faire l’objet d’une prévention, pour sauver la société et l’Etat. L’informel, en tétanisant le secteur légal et citoyen, peut entraîner l’Etat à s'abîmer au sol. La banalisation du secteur informel a été la cause de l’écroulement de grandes civilisations du passé : Égypte pharaonique, Rome antique, Royaume du Monomotapa, Empire du Mali, Chine antique, Grèce antique. Des faits récents prouvent que ceci n’est pas fini. En effet, en 2009, l’économie grecque s’est à nouveau effondrée publiquement, et son Etat avec elle. Plusieurs raisons ont été avancées, notamment l’incivisme fiscal. Quelques coupables ont été identifiés. Cependant, c’est tout le monde qui était coupable : les Grecs, ainsi que la communauté économique et financière internationale. En effet, personne n’ignorait la qualité de la responsabilité sociale de l’entreprise en Grèce, qui a conduit l’Etat grec à adopter une gouvernance regrettable des finances publiques. Mais personne n’avait tiré la sonnette d’alarme pour juguler la tendance à banaliser l’informel. Tout est parti en fumée, y compris le secteur informel grec lui-même.

On le voit, l’informel est un secteur broyeur de capitaux, de tous les types de capitaux, y compris ceux des opérateurs économiques du secteur informel lui-même. Est-ce pourtant à dire que le zéro informel est porteur de pérennité de la société, de l’économie et de l’Etat ?

Le secteur formel, avec ses entreprises citoyennes en toutes leurs branches effectives, n’est pas la panacée. Il est tout simplement le moins mauvais des systèmes économiques de l’histoire, pour le moment. Ceux qui payent les impôts n’ont jamais ruiné d’Etat. En effet, les opérateurs économiques du secteur formel alimentent un circuit intégré d’échanges interbranches. Ce circuit formel induit donc un processus explosif des profits individuels et mutuels. Cependant, l’économie informelle vient en détourner et affaiblir les effets positifs. Et, la fuite subséquente de capitaux et de demande vers une économie incivique est redoutable. Or, intuitivement, on peut établir que l’économie informelle vit de l’économie formelle qu’elle paralyse, se paralysant elle-même ainsi. On le voit, l’informel, contrairement à l’opinion de certains économistes, ne profite à personne sur le moyen terme.

Il faut donc protéger l’Etat en protégeant l’économie légale. Et, pour protéger l’économie formelle, il faut lutter contre l’informel. Et, plusieurs pistes sont envisageables.

Il y a d’abord la répression : sanctionner les fraudeurs, tant les vendeurs que les clients du secteur informel. La traditionnelle sanction du seul vendeur a montré son inefficacité. Le vendeur interlope est traditionnellement sanctionné par une lourde amende. Et, ce qui est pompeusement appelé lourde amende, est un montant forfaitaire qui est fixé par voie réglementaire. Or, l’opérateur économique qui fraude n’est pas dénué d’intelligence. Il fait un calcul économique : il compare ce que va lui rapporter sa faute et ce qu’elle va lui coûter. En général, au regard des gains de l’activité informelle, l’amende n’en coûte à peine que 1%. Du coup, frauder semble rentable. C’est peut-être lorsque l’amende sera plutôt un multiple des profits que l’opérateur réfléchira à deux fois avant de s’engager dans la fraude.

Néanmoins, même l’amende la plus lourde n’est efficace que si la probabilité de se faire prendre est élevée. En effet, il faut être pris au préalable pour payer l’amende prévue. Or, une bonne loi de probabilité peut montrer que les chances de prendre un fraudeur au dépourvu sont toujours très faibles. Et, si l’espérance mathématique — une forme sophistiquée et probabiliste de la différence en les gains engrangés quand on n’est pas pris, d’une part, et les pertes subies quand on est pris, d’autre part — montre que la fraude est plus rentable que le civisme, alors la fraude se fera en toute quiétude.

Ainsi, pour lutter contre l’informel, la répression seule n’est que peu efficace. Il faut également une arme commerciale : la concurrence. Il faut tout simplement concurrencer l’informel. Il faut traiter l’informel comme un concurrent sérieux, certes éthiquement méprisable, mais commercialement respectable. L’opérateur économique incivique est un criminel ou délinquant mais il est sur le marché. L’approche positive de l’analyse économique doit primer l’approche normative : l’opérateur délinquant est un concurrent réel. Il faut appliquer les « 5 P » du marketing pour l’affaiblir et le battre, en termes de part de marché : la qualité du produit, le prix concurrentiel, la proximité et l’accessibilité de la place de vente, la pertinence de la promotion et la qualité de la publicité.

En effet, il faut identifier ce que l’opérateur économique interlope vend réellement derrière ce qu’il vend visiblement ; quand le fraudeur vend, par exemple, un téléviseur au marché noir, en fait il ne vend pas de téléviseur. Il vend autre chose : le temps, la distance, l’économie d’énergie, la simplicité des transactions, la considération et la quasi-gratuité. Il faut donc que l’économie formelle vende mieux ces 7 vrais produits, pour terrasser l’économie informelle ; il faut que l’économie formelle soit plus rentable que l’économie informelle. Pour cela, il faut investir dans les technologies qui font gagner du temps et de l’énergie, celles qui rapprochent ou accélèrent la vitesse de livraison à distance. Il faut investir sur la proximité de l’acheteur et sur le respect dû au client. Et, il faut savoir faire connaître la supériorité de ses services et produits.

Or, un tel investissement a de forts risques d’augmenter le prix de revient, maintenant ainsi non-compétitif le secteur formel face au secteur informel. C’est là que l’appui de l’Etat doit être examiné : baisse de la pression fiscale et subventions diverses. Chasse aux tracasseries diverses et aux sanctions pécuniaires douteuses.

Au total, si la sanction pécuniaire peut rendre le prix réel dans le secteur informel plus élevé que dans le secteur formel, le combat est gagné. Mais ceci ne sera possible que si, dans le même temps, les organes de contrôle de l’Etat ne pèsent pas de manière intempestive et aveugle sur la trésorerie des entreprises du secteur formel. Car, il est établi que celles-ci répercutent les sanctions pécuniaires illégitimes sur le prix de vente, pour préserver les capitaux de leurs actionnaires. Ce qui renverrait ainsi à nouveau les acheteurs dans les bras de l’informel.

De toutes les manières, si le secteur informel l’emporte longtemps encore en rentabilité sur le secteur formel, la société et l’Etat sont en danger. Car, les capitaux étant par nature guidés par la rentabilité sur le long terme, ils casseraient la laisse du civisme. Et les cerveaux commenceraient à affréter leurs diligences pour tous tenter l’aventure dans le  far West de l’informel. 

Le 15/07/2019